Témoignage d’une sœur

Entretien avec sœur Michèle

« Je suis entrée au Cénacle en 1981, j’avais 30 ans. Je suis issue d’une famille incroyante. Toute la famille du côté de ma mère était au Parti communiste. Je n’étais donc pas baptisée et je me suis convertie à l’âge de 16 ans et baptisée à 18 ans.

J’ai tout de suite voulu devenir prêtre, je venais de découvrir le Christ, je trouvais que le plus beau c’était de pouvoir avoir un ministère spirituel. Mais ce n’était pas possible ! J’ai quand même hésité au moment du baptême à aller dans l’Eglise protestante parce que je savais que les femmes pouvaient être pasteur.

J’ai cependant choisi l’Eglise catholique, et rapidement s’est posée la question du sens de ma vie, je sentais qu’avoir été baptisée ne suffisait pas, ni aller à la messe, je me demandais comment je pouvais vivre avec le Christ, le suivre. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’être accompagnée spirituellement par une religieuse ignatienne qui m’a proposé les Exercices Spirituels, puis j’ai découvert les sœurs du Cénacle lors d’une retraite, et je pense avoir trouvé chez les sœurs du Cénacle ce qui me permettait de vivre en partie l’appel au presbytérat que je ressentais.

Pour moi, la vocation des sœurs du Cénacle, c’est un ministère de la Parole, au sens très large du terme, c’est-à-dire que l’on donne des retraites, on accompagne spirituellement, on aide les gens à entrer dans une expérience de Dieu. Je ne peux pas dire que j’ai été appelée, je n’utiliserais pas le vocabulaire de l’appel, mais plutôt dire que j’ai découvert, dans la réalité d’un institut religieux, ce qui correspondait à ce que je portais profondément en moi. Pour moi la vocation c’est la rencontre entre une réalité existante, une communauté, et l’appel intérieur, le fait de vouloir vivre quelque chose. C’est rencontrer la communauté et se dire : « là, elles vivent cet appel, et je veux les rejoindre pour le vivre avec elles ». Au Cénacle, je pouvais vivre un véritable ministère de la Parole.

Le passage de l’évangile qui me marque le plus, que j’ai choisi pour ma profession définitive, c’est l’évangile du lavement des pieds, la veille de sa mort Jésus lave les pieds de ses disciples. Dans notre foi, le Christ est le visage de Dieu, et donc le visage de Dieu est complètement à l’inverse du Dieu habituel, ni tout puissant, ni inaccessible. Là Dieu est en bas, dans le service, pour moi c’est une révolution, et tout l’évangile est une révolution de l’image de Dieu.

Il y a un autre passage où Jésus dit « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », il y a une assimilation de toute personne en souffrance au Christ lui-même.

La vie religieuse porte en elle-même un modèle politique et économique.

Politique, car l’autorité est vue comme un service, les décisions importantes sont discernées ensemble. C’est une manière de respecter chacun, de considérer tout le monde. Et au niveau économique, je dis parfois par provocation que la vie religieuse, c’est le communisme réalisé. Marx disait que le capitalisme c’était : à chacun selon ses moyens, et le communisme à chacun selon ses besoins. Nous n’avons pas de propriété privée, nous mettons tout en commun et nous bénéficions toutes de la richesse commune : par exemple, les sœurs qui sont en études, en ce moment elles ne rapportent rien à la communauté, mais elles ont tout ce qu’il faut. Une sœur qui est malade aussi a tout ce qu’il faut. Une théologienne a formalisé ça en analysant un passage de l’évangile, les ouvriers de la dernière heure, où un patron paye aussi bien les ouvriers qui n’ont travaillé que la dernière heure que les autres. Dans la communauté religieuse, on donne à chacun ce qui est nécessaire pour vivre, parce que l’essentiel c’est que la personne vive, là aussi, il y a quelque chose de politique.

Il y a quelque chose de novateur dans la fondation elle-même du Cénacle, quelque chose de neuf pour les femmes. La Révolution avait balayé complètement la vie religieuse, il n’y avait plus d’ordre religieux, puis les ordres sont revenus, avec la restauration, avec beaucoup d’ordres enseignants, hospitaliers mais les sœurs du Cénacle ont été fondées pour quelques chose de complètement différent : une congrégation pour femmes qui s’occupent de spiritualité. C’était étonnant pour l’époque. Même aujourd’hui, ça reste novateur, les retraites prêchées par des femmes en France sont rares !

Le nom du Cénacle est presque difficile à porter ! Dans le dictionnaire, il a le sens de « petit groupe fermé », c’est le petit groupe d’intellectuels dans la littérature… mais pour nous c’est le lieu des Actes des Apôtres où l’on voit les disciples vivre en communauté, uni-es dans la prière, et se préparant à annoncer le Christ. On a vu là le fondement de notre vie notre vie, ce que l’on appelle le trépied de notre mission : la prière, l’apostolat, la communauté ». 

Sœur Michèle, communauté de Montmartre

Prière du moment