Portrait de femmes

« Le jour où… j’ai fait une promesse à l’Everest »

Jean Giono écrivait : « Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche. » L’alpiniste népalaise Shailee Basnet a fait siens ces mots, elle qui forme de jeunes survivantes de trafic sexuel au métier de guide de haute montagne.

Chaque pas demandait un effort gigantesque. Tout se passait au ralenti, comme la marche d’un astronaute sur la lune. Dans cette expédition de quinze jours en novembre 2015, à destination du camp de base de l’Everest, jamais les poumons des marcheuses ne furent comblés. La mission était financée par une dizaine de femmes à la tête de multinationales du monde entier, qui avaient choisi d’offrir un trek à des jeunes survivantes de trafic sexuel protégées par l’association Shakti Samuha, basée à Katmandou.

L’alpiniste Shailee Basnet était leur guide, aux côtés d’une autre sportive, Maya Gurung. Evoluant au-delà de la barre des 4 500 mètres d’altitude, la vingtaine d’adolescentes prises en charge découvraient pour la première fois la fragilité du souffle.

Shailee Basnet se souvient que leurs corps réagissaient de façon variable. En montagne, personne n’est à égalité. Ce trek accessible à tous les sportifs en bonne condition physique n’en reste pas moins réputé pour être...

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Jean Giono écrivait : « Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche. » L’alpiniste népalaise Shailee Basnet a fait siens ces mots, elle qui forme de jeunes survivantes de trafic sexuel au métier de guide de haute montagne.

Chaque pas demandait un effort gigantesque. Tout se passait au ralenti, comme la marche d’un astronaute sur la lune. Dans cette expédition de quinze jours en novembre 2015, à destination du camp de base de l’Everest, jamais les poumons des marcheuses ne furent comblés. La mission était financée par une dizaine de femmes à la tête de multinationales du monde entier, qui avaient choisi d’offrir un trek à des jeunes survivantes de trafic sexuel protégées par l’association Shakti Samuha, basée à Katmandou.

L’alpiniste Shailee Basnet était leur guide, aux côtés d’une autre sportive, Maya Gurung. Evoluant au-delà de la barre des 4 500 mètres d’altitude, la vingtaine d’adolescentes prises en charge découvraient pour la première fois la fragilité du souffle.

Shailee Basnet se souvient que leurs corps réagissaient de façon variable. En montagne, personne n’est à égalité. Ce trek accessible à tous les sportifs en bonne condition physique n’en reste pas moins réputé pour être très exigeant. « Quand l’énergie du corps est absorbée par l’effort à donner, on ne cogite plus. On ne pense à rien d’autre qu’à avancer, à lutter », raconte Shailee Basnet, qui a passé du temps à observer chacune des randonneuses pour éviter toute complication.

Les plus hauts sommets sur chaque continent

Ce que l’alpiniste népalaise ne pouvait imaginer, c’est que cette expédition donnerait une nouvelle direction à sa vie. Si, cette fois, le camp de base était son point d’arrivée, sept ans plus tôt, à 25 ans, elle avait gravi l’Everest, équipée déjà de sa grosse combinaison jaune pour être visible en cas d’accident.

Puis, entre 2008 et 2014, elle avait réalisé l’exploit d’atteindre les plus hauts sommets de chaque continent, avec dix coéquipières népalaises formant le « Seven Summits Women Team » : après l’Everest, l’Aconcagua en Amérique du Sud, le Denali aux États-Unis, l’Elbrouz en Europe, le Kilimandjaro en Afrique, le mont Vinson en Antarctique et le mont Kosciuszko en Australie.

Shailee Basnet reconnaît être arrivée sur les toits du monde « sur le tard », à 20 ans. « Au Népal, les femmes sont encore considérées comme inférieures aux hommes, ne serait-ce qu’en termes de droits. Je n’aurais pas pu imaginer devenir un jour alpiniste », explique-t-elle. Née à Katmandou il y a trente-sept ans, elle est issue « d’une famille typique de la classe moyenne qui n’attendait rien de moi en particulier, plutôt ouverte d’esprit. Mais le poids de la tradition vient souvent plus de la société que de nos parents. »

C’est en s’inscrivant à une expédition FIWSE (First Inclusive Women’s Sagarmata Expedition) entre Népalaises issues de castes et de communautés diverses, accompagnées par des guides sherpas, qu’elle découvre l’univers de la montagne et ne le quitte plus.

« La montagne peut être une perspective d’avenir »

Mais ce jour de novembre de 2015, elle était là en tant que guide et se souvient de l’euphorie du groupe à l’arrivée. Elle lisait « la joie dans les yeux des jeunes femmes assises, les jambes coupées par l’effort et le manque d’oxygène »« L’horreur » qu’elles avaient côtoyée à Katmandou et ailleurs dans le monde « semblait se taire un instant ».

Shailee Basnet voit encore les jeunes femmes enivrées par la danse des nuages au-dessus du plus haut sommet du monde. « Elles étaient conscientes d’être dans un lieu hostile où l’homme n’a pas à être, mais fières d’être arrivées jusque-là, raconte-t-elle. L’aspect physique n’était pas au centre de tout, il y avait un combat plus grand que j’ai compris quand nous avons atteint le camp de base, et je me suis dit : pour ces vies brisées, la montagne peut être une perspective d’avenir. »

L’alpiniste comprend alors pourquoi l’Everest l’avait « acceptée il y a sept ans. Je n’aspirais pas seulement à gravir des sommets, mon boulot est d’aider des filles qui aspirent à devenir guides ».

Un long travail d’éducation

Le projet mûrit chez Shailee Basnet et son associée Maya Gurung, qui forment aujourd’hui, à Katmandou, d’anciennes victimes de trafic sexuel âgées de 15 à 20 ans au métier périlleux de guide de haute montagne. « Mener une expédition en montagne, cela implique d’avoir confiance en soi, mais aussi d’inspirer confiance à un groupe. Pour ces filles, c’est littéralement l’inverse de ce qu’on leur a inculqué pendant des années. En devenant guide, on passe de la position de suiveur à celle de meneur. Pour donner naissance à un meneur, c’est un investissement important. »

Au début, rien ne garantissait à Shailee Basnet que son intuition était bonne, « mais j’ai découvert en ces filles un feu, une volonté de transformer leurs vies ». Toujours en lien avec l’association de victimes Shakti Samuha, la formation proposée depuis six ans par les deux himalayistes est longue et réclame de la patience.

Dix jeunes femmes ont démarré leur programme en 2015 et sont en passe de s’installer comme guides de haute montagne. Dans le second groupe, lancé fin 2018, cinq femmes encore très jeunes suivent un accompagnement. Le programme comprend des cours d’anglais, des cours d’autodéfense, des entretiens de motivation, des exercices physiques, des cours d’alpinisme et d’encadrement, et ce six jours par semaine.

« L’ambition est importante, les risques d’échec aussi. Nous partons de loin, ces jeunes filles ont souvent quitté l’école très jeunes, et viennent de régions reculées du Népal. C’est un long travail d’éducation, nous savions que ça ne serait pas simple. » Shailee Basnet les appelle « nos sœurs survivantes ».

Article de Fanny Cheyrou
Source : www.la-croix.com/Monde/Le-jour-jai-fait-promesse-lEverest-2021-02-28-1201143015
Photo : https://english.onlinekhabar.com

 

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