Christus Est-ce dans un ressenti émotionnel que s'exprime la présence du Seigneur ?

Jean-Paul Lamy : Pour commencer, je dirais volontiers que, si quelqu'un ne sent rien à l'écoute de la parole de Dieu, c'est qu'il est mort ! Saint Ignace nous dit qu'il faut interroger beaucoup une personne en retraite spirituelle quand elle n'exprime rien qui soit de l'ordre du ressenti. Il rappelle aussi qu'une des choses importantes, c'est de « sentir et goûter intérieurement ». Mais il nous faudra préciser ce qu'on entend par là.

Sentir et goûter intérieurement

Christus Si la personne qui fait une retraite dit ne rien sentir, « il faut beaucoup l'interroger », dit saint Ignace, qu'est-ce à dire ?

Luisa Curreli : Dans le premier cas, il faut tout d'abord accompagner la personne à se disposer pour sentir. Saint Ignace nous donne à ce propos beaucoup de suggestions et d'indications. Comme dit Saint-Exupéry dans Le petit prince : il y a des rites. Ces rites sont à mettre en place dans la prière. Sans ces rites, il est très probable qu'il n'y aura pas de sentir. Quels sont-ils ? Se préparer (préparer le corps, préparer l'esprit, préparer le cœur) au rendez-vous de la prière, au rendez-vous de la rencontre avec le Seigneur. Il y a un ensemble de petites choses que la personne doit mettre en place : choisir le lieu de la prière, sur quoi prier, demander la grâce, arriver avec un désir. La prière préparatoire que propose saint Ignace est encore plus importante, c'est-à-dire demander que le tout de moi-même, ce que je fais, ce que je pense, mes désirs, ma volonté, mon intelligence et ma liberté soient orientés vers la rencontre avec le Seigneur. Il faut donc se préparer pour pouvoir être touché par la parole, pour pouvoir sentir.

Christus « Sentir et goûter intérieurement. » Pouvez-vous préciser ce qu'on entend par là ?

L. C. : Dans l'expérience des Exercices, « sentir et goûter intérieurement » sont des mots-clés. Tout au long des Exercices, saint Ignace invite le retraitant à s'exposer à la parole de Dieu pour sentir, pour être ému, pour se laisser toucher par la Parole, par ce qu'il contemple et médite. C'est par là, par cette possibilité à être rejoint personnellement que se fait le lien avec la vie, et donc que la personne avance. La demande de grâce que saint Ignace fait faire au début de chaque temps de prière, c'est souvent de « sentir intérieurement ».

Christus : Et a contrario que faire quand ce qui est donné dans la prière ou dans la vie crée un trop-plein d'émotions ?

J.-P. L. : On dit qu'on est beaucoup dans l'émotion dans le monde actuel ; en réalité, dans la prière et dans l'accompagnement, on s'aperçoit qu'il y a des défenses fortes, qu'on a très envie de rester uniquement au niveau intellectuel pour ne pas se laisser remuer dans sa sensibilité. Toute la préparation que nous venons d'évoquer sert à se disposer à ce que le Seigneur veut nous donner. Pour entrer dans quelque chose qui nous dépasse parce que cela nous saisit, il faut se laisser toucher dans sa sensibilité. Pouvoir parler de ses émotions dans l'accompagnement permet de reconnaître que nous avons été profondément touchés, positivement ou négativement. Cela permet aussi de prendre de la distance par rapport aux émotions qui nous habitent et de voir dans la durée ce qui est stable dans notre vie et dans notre foi.